Je viens d’une lignée de femmes qui ont tissé, cousu, réparé et raccommodé, au sens propre et figuré.
Mon arrière-grand-mère maternelle, Victoire, est décédée d’une crise cardiaque à l`âge de 29 ans, enceinte de son 5e enfant. Ma grand-mère Marcelle avait alors 5 ans et elle a été placée ensuite chez des membres de la famille (oncles et tantes) et chez les Sœurs, son père s’étant remarié à une femme qui n’aimait pas les enfants. Comme dans les contes… mais dans la vraie vie.
Grand-maman Marcelle a survécu grâce à son amour de la lecture (ce qui lui permettait de voyager intérieurement et d’apprendre) et à un talent certain pour la cuisine et la couture, qui lui permettait de se débrouiller avec peu et de se rendre utile là où elle était logée, avant de fonder son propre foyer. Elle a eu son premier enfant à 20 ans : ma mère.
La vie de Marcelle est une histoire de résilience. Elle a divorcé au début des années 1970, à une époque où ça se faisait peu, et elle a travaillé dans une buanderie d’hôpital jusqu’à se construire une nouvelle vie, morceau par morceau. Quand j’étais enfant, elle me faisait des vêtements magnifiques, même pour mes poupées. Elle avait des doigts de fée.
Ma mère a hérité de sa dextérité (de l’amour de la lecture aussi!) et de sa force intérieure, qui lui a permis de fonder un centre de santé des femmes au début des années 1980, à Trois-Rivières. Avant cela, elle était littéralement tisserande. Elle avait un métier à tisser la maison et fabriquait des couvertures et des ponchos. Elle a troqué un jour ce travail d’artisanat pour prendre soin des femmes et c’est ce qu’elle a fait jusqu’à la fin de sa vie, à 55 ans.
Berthe, ma grand-mère paternelle, a dû quitter l’école à 13 ans pour devenir tisserande à la Wabasso Cotton de Trois-Rivières, une usine bruyante et poussiéreuse. Après son mariage, à 24 ans, elle est restée à la maison pour élever ses enfants, tout en développant ses talents artistiques (peinture, bricolage, artisanat). C’est d’ailleurs en compagnie de Berthe que ma mère a appris le tissage, à l’AFEAS, au sous-sol de l’église Saint-Sacrement. C’était une grand-mère profondément douce et aimante, qui m’a souvent gardée.
Je suis donc fille de tisserandes. Je viens d’une lignée de femmes qui se sont fabriquées des vies à force de rassembler des fils de couleurs, de découper, d’assembler, avec autant de force de vie et de créativité qu’il en fallait pour voir au-delà de leur condition initiale et trouver leur chemin à elles.
Il ne reste pas grand-chose en moi de la tisserande au sens propre (je sais à peine recoudre un trou dans un pantalon!), mais j’ai hérité du doigté de chacune de ces femmes (notamment dans la cuisine et dans l’art du Qigong) et je porte, grâce à elles, tout ce qu’il me faut d’amour pour me défricher à mon tour une vie riche et nourrissante.
Je ne tisse pas des fils mais je participe à créer des liens, avec mes élèves et entre mes élèves. Et ainsi je vois naître depuis une dizaine d’années une communauté qui s’entraide et s’encourage, même en dehors des cours. Ce tissage d’amitiés auquel j’assiste fait partie des grands bénéfices de mon travail d’enseignante de Qigong. Je suis donc un peu tisserande, à ma manière.
Mon passé d’historienne me porte naturellement à m’intéresser à mes origines. C’est si riche de savoir d’où l’on vient.
Sur la photo, c’est ma grand-mère Berthe à l’usine Wabasso Cotton.
Maude (20 avril 2026)

Sur cette photo, ma grand-mère Berthe et ma maman Clo avec moi, en 1978. J’ai bientôt un an.